Nouvelles_d'ailleurs

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21 février 2008

L'INTRUSION

J' ai perdu ma virginité avec celle d' en face.

Un jour, à force de l' entendre frapper sur sa vieille Hermès, j' ai frappé de fureur, moi, à sa porte, et cette dernière s' est refermée sur moi. Les doigts de ma geôlière ont joué sur ma peau et le silence revenu s' est enfin imposé.Du moins jusqu' à ce qu' un grand cri, le mien, vienne déchirer la nuit qui avait profité de mon absence pour venir recouvrir de son noir manteau l' appartement qui était le mien.De retour dans mon antre, je me suis posé un instant sur le bord de mon lit.Alors que les draps de la vielle rombière, qui ne semblait avoir d' autre intérêt pour moi que ce que cachait la toile fine de mon pantalon de velours élimé, étaient marqués désormais par nos ébats fougueux, les miens, dignes de ceux croisés dans une chambrée militaire, s' ennuyaient à mourir du désespoir d' y voir un jour poser ses fesses une gentes dame aux rondeurs felliniennes.

Un autre jour, peut-être seulement deux ou trois après mon escapade chez ma voisine, j' eu la désagréable surprise de trouver ma boite aux lettres encombrée des habituels prospectus publicitaires mais aussi et surtout d' un manuscrit sans titre et sans nom d' auteur.Un pavé de plus de cinq cents pages qui déjà faisait rugir mon estomac qui menaçait de réagir à travers un fulgurant ulcère si je ne me dépêchais pas de me débarrasser de ce que j' avais désormais entre les main.Afin de rassurer ce dernier, je déposais l' ouvrage sur la petite table de nuit en teck qui trônait à droite du lit aux draps depuis défaits, et décidais de me consacrer à bien d' autres choses que celle de me plonger dans sa lecture.Attablé dans la cuisine ou assis devant la télé dans le salon, je ne pouvais m' empêcher de lorgner vers la chambre, curieux de connaître ce que cachait la couverture vierge de ce "cadeau" qui m' avait été visiblement fait par erreur.Jusqu' au jour où j' eu le courage d' outrepasser la promesse faite à mon estomac et où je me glissais sous les draps avant d' allumer la petite lampe qui reposait sur la table de nuit et de prendre sur moi pour ne pas faire machine arrière alors que mes doigts se posaient sur la couverture du manuscrit...

Comme si je n' existais pas, un long frisson parcouru mon échine et de larges gouttes glacées serpentaient le long de ma colonne vertébrale jusqu' à la lisière de ma lune où elles moururent au moment où je réalisais que le contenu de ce que j' avais sous les yeux était l' histoire de ma vie.Je voyais défiler les moments "importants" de mon existence.Les sourires et les pleurs.Les moments tragiques et les autres, d' émotions.Je tenais là, entre mes mains et en substance, le squelette de ce qui avait été jusqu' à aujourd'hui ma vie.Cette fois je comprenais.J' arrivais presque à donner un nom à l' auteur de ce terrifiant ouvrage puisqu' à part la voisine d' en face, je n' avais comme visites que celles des nombreux démarcheurs qui osaient venir me déranger dans mes activités.Mais pourquoi donc avais-je la sensation de ne pas exister en parcourant ce manuscrit? Peut-être le sentiment de n' être l' objet que d' un fantasme de vieille femme esseulée qui, par ennui, passe des journées entières à noircir des pages blanches. A tel point que mon personnage semblait avoir pris forme au delà du format A4 de la rame qui devait invariablement accompagner sa vieille Hermès.

J' avais presque envie de retourner la voir.Juste pour être sûr.Et pourquoi pas sortir un peu, dehors, rencontrer d' autres gens, m' assurer auprès d' eux que j' existe.C' est drôle d' ailleurs.En y réfléchissant bien, je n' ai pas le moindre souvenir d' une vie autre que celle que je passe entre les quatre murs de cet appartement. Ou peut-être serais-je victime de l' un de ces maux que crée notre société et qui pousse très certainement beaucoup d' autres que moi à se terrer chez eux.En étant sous l' emprise de sa simple imagination, la voisine devait s' assurer mes faveurs sans contraintes de sa part. Ces dernières étant pour moi puisque si vraiment je n' existe que sur le papier, alors elle peut avoir de ma personne absolument tout ce qu' elle désire.Il suffit simplement pour elle de l' écrire et moi de m' effacer dans l' effroi d' imaginer un jour pouvoir la lasser et de finir en boule dans une corbeille à papiers. L' un des aspects comiques de ce constat fut d' imaginer que c' était désormais à moi de trouver l' inspiration pour lui convenir encore...un peu. Juste le temps de me libérer d' elle. Et si je faisais moi-même une boule de ce manuscrit qui finissait par me brûler les doigts? Pire encore. Si j' ouvrais la hotte du salon pour y allumer un grand feu dans lequel je déverserai, une par une, les pages de ma vie, me consumerai-je?

Au petit matin ce manuscrit ne sera plus.Peut-être aurai-je disparu dans les limbes d' une existence qui n' a jamais véritablement eu de raison d' être.Peut-être serai-je plus fort encore qu' aujourd'hui.Assez en tout cas pour affronter ceux que je fuis maintenant depuis tellement d' années, mes démons, mes congénères, ceux du dehors...Ou peut-être bien que celle d' en face n' aura jamais existé, comme le fruit d' un cauchemar, comme la main de cette mère qui est tombée si souvent sur mes joues et qui devint à force l' objet des pires craintes.

Qui sais?

Vous?

L.

Posté par orbient6666 à 08:17 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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