Nouvelles_d'ailleurs

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08 mars 2008

L'échappée

Emma éprouve une étrange sensation à se trouver là, assise derrière cette vitre un peu sale et à les observer.
Bien sûr, ils ne la voient pas, ne l'imaginent même pas à cet endroit, comme ils ne l'imaginaient jamais, d'ailleurs, même quand elle était parmi eux.
A présent, à quelques dizaines de mètres d'eux, elle joue la voyeuse, et cela lui plaît bien...

Dans le dos de la surveillante, Paul et Alexandra échangent un long baiser de cinéma, oubliant un instant le brouhaha et l'agitation, se croyant seuls au monde. Deux mois déjà qu'ils sont ensemble, lui le cancre, le play-boy de service au sourire carnassier et elle, la forte en thème dont personne hormis Paul, n'a jamais vu les yeux, cachés sous une frange épaisse. Cet amour insolite dont les gavroches aux tignasses hirsutes se sont gaussé les rend touchants aux yeux d'Emma
Quant-aux autres, plus elle les regarde, plus elle les trouve... pitoyables et grotesques.
Les "Trois Grâces", comme Emma les appelle, redessinent le contour de leurs yeux à grand coup de rimel tandis-que Tanguy s'amuse à courir autour d'elles, les bousculant,  provoquant leurs insultes... Il est vite rejoint par la tribu des skatteurs. plus à l'aise dans l'extrême adhérence au sol de leurs Van's que sur leur planche à roulettes.
Sur le quai, les voyageurs s'éloignent aussitôt en jetant vers la toute jeune surveillante des regards désapprobateurs et sévères. Alors, dans un sursaut d'autorité qui n'impressionne personne, elle hurle...
Ses mots stridents, à la limite des ultra-sons,  Emma ne les entend pas, elle les devine. Ils sont les mêmes depuis ces trois ans qu'elle partage avec les jeunes de son âge ce périmètre de platanes et de béton.

Emma essuie du bout des doigts la buée que fait son souffle sur la vitre.
Aujourd'hui encore plus qu'avant, elle se sent étrangère à eux.
Elle ne peut même pas dire qu'elle ne les aime pas.
Ne pas aimer, c'est déjà penser, peser un sentiment.
Trois ans déjà qu'ils s'agitent autour d'elle... et sans la "calculer".
Emma s'amuse en pensant à ce mot devenu à la mode.
A vrai dire, ils l'ont pourtant "calculée"... à leur façon.
Ils ont calculé le nombre de tâches de rousseur sur son petit minois, calculé la taille de ses pieds, calculé le nombre de zéros pointés obtenus en mathématiques, calculé ses absences les premiers jours de rentrée, calculé le désert infini de sa vie affective et la côte désespérément basse de sa popularité...

Madame Ducamp vient d'arriver, tenant à bout de bras quelques carnets, créant ainsi une bousculade générale...
Assis au pied de leur sac, la bande à Guillaume se dépêche d'éteindre la cigarette qu'ils se sont fait passer de doigts en doigts, de bouche et bouche, sans même prendre du plaisir... mais même à l'extérieur, faut assumer le genre qu'on se donne.
Un instant, les yeux d'Emma s'attardent sur ceux de Nicolas, perdus, noyés...
Nicolas, une île, son île dans l'océan du collège.
Tout à l'heure, elle lui a dit "je reviens"... Elle aurait pu lui dire "Viens..."
Mais c'était trop risqué.
Emma se blottit contre le siège de velours bleu usé et ferme les yeux.
Déjà, les portières se referment... un coup de sifflet...  Les wagons tressautent et grincent, comme les articulations un peu rouillées d'un pachyderme que l'on aurait réveillé après une long sommeil... et lentement, très lentement, le train s'ébranle pour une destination qu'elle ne connaît pas.
Quelques minutes plus tard, à peine, la meute des collégiens va monter dans ce train qui partira dans l'autre sens, vers les châteaux de la Loire.
Seul, le sac d'Emma restera sur le quai.
C'est à ce moment là qu' ils s'apercevront qu'elle manque à l'appel...
Seulement à ce moment là...
Mais déjà, elle sera loin...

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Posté par orbient6666 à 20:03 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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